Avec Demons’ Night Fever, Drecom et Arc System Works nous proposent un Tactical-RPG délicieusement immoral imaginé sous la houlette de Sohei Niikawa, ancien président de Nippon Ichi Software et surtout producteur et scénariste emblématique de la série Disgaea. Le parallèle avec cette dernière saute immédiatement aux yeux, mais derrière son humour absurde, ses personnages hauts en couleur et son univers démoniaque se cache une formule bien différente, qui ne conviendra pas à tout le monde.
L’histoire nous emmène sur une Terre alternative où Giga Sugoi Death, une entité démoniaque surpuissante, s’apprête à mener à bien son projet d’exterminer tous les dieux. Mais elle se voit contrer par une divinité qui la transforme en bébé sans défense. Heureusement, l’engeance démoniaque avait prévu un plan de secours avec son programme de résurrection « DEMONS’ NIGHT FEVER ». Ce programme crée une réalité virtuelle dans laquelle Giga Sugoi Death et ses sbires peuvent conquérir le monde afin d’accumuler de l’énergie maléfique. Avec suffisamment d’énergie Giga Sugoi Death pourra retrouver son ancienne forme et réclamer sa vengeance. Mais durant l’activation du programme un jeune homme est accidentellement aspiré dans le programme. C’est ainsi que Killshiro Katanaka, un individu particulièrement désabusé et qui déteste le monde dans lequel il vit, se retrouve embarqué dans cette histoire et accepte de conclure un pacte avec Giga Sugoi Death pour devenir son bras droit. Le scénario sert surtout de prétexte à une succession de situations plus délirantes les unes que les autres. Le fait que tout se produise dans un programme de réalité virtuelle permet d’évacuer les considérations morales, puisque rien n’est réel. Cela donne également la possibilité d’introduire des éléments complétement délirant sans avoir besoin de se justifier.
Demons’ Night Fever enchaine à un rythme soutenu les parodies, les références à la culture pop, les personnages excentriques, l’humour noir et les remarques graveleuses. Le jeu ne se prend absolument pas au sérieux, à l’image de la série Disgaea, et c’est précisément ce qui fait son charme. On prend beaucoup de plaisir à incarner les méchants, mais attention cependant, l’humour particulièrement cru du titre ne plaira pas à tout le monde et certaines plaisanteries finissent par devenir assez lourdes. Sur le terrain, le gameplay semble reprendre les bases classiques du Tactical-RPG, avec des affrontements au tour par tour sur des cartes quadrillées. Mais il y a en réalité un gouffre qui sépare Demons’ Night Fever des Tactical-RPG traditionnel. En effet, ici nous ne contrôlons que Killshiro et pas les autres sbires. Ces derniers agissent de manière autonome et leur comportement peut se révéler imprévisible. Une particularité qui oblige à constamment adapter sa stratégie en fonction de leur positionnement. Car Killshiro en lui-même n’a que peu d’intérêt en combat. Il est trop faible et peu résistant, ce qui n’est pas d’une grande aide durant les affrontements. Son intérêt est ailleurs, dans ses pouvoirs maléfiques.
Méchant jusqu’au bout des ongles
Notre anti-héros n’est pas là pour protéger ses camarades, bien au contraire. Il faut exploiter au maximum les autres sbires à l’aide des capacités démoniaques. Il est possible d’échanger sa position avec celle d’une autre unité, d’absorber ses points de vie pour se soigner, et surtout de la sacrifier volontairement pour occasionner des dégâts. Chaque sbire possède un effet susceptible de se déclencher à sa mort : explosion provoquant d’importants dégâts, déplacement des ennemis, malus et autres joyeusetés. La mort des sbires permet aussi de les renforcer pour les combats suivants en les réincarnant et de marquer davantage de point en fin de mission. Le sacrifice est donc une mécanique centrale à exploiter autant que possible, surtout que Killshiro peut invoquer d’autres sbires en plein combat. Bien positionner une unité avant de la sacrifier peut provoquer une réaction en chaîne dévastatrice et retourner complètement une situation. Toutefois, nos alliés n’en faisant qu’à leur tête il est difficile de prévoir un vrai plan d’action. Une stratégie soigneusement préparée peut être compromise parce qu’une unité décide de partir dans la mauvaise direction. On alterne donc entre des moments particulièrement satisfaisants, lorsque notre plan fonctionne et d’autres beaucoup plus agaçants où l’on a davantage l’impression de subir les événements que de les contrôler.
Le fait de ne pas contrôler directement les sbires introduit une part d’aléatoire assez inhabituelle pour un jeu tactique. Cela nous immerge aussi dans notre rôle de seigneur du mal à la tête de ses troupes, les commandant de loin jusqu’au moment décisif. L’idée aussi amorale que jubilatoire des sacrifices colle aussi parfaitement à ce principe et constitue incontestablement la principale originalité du titre. À ces combats vient se greffer une partie gestion particulièrement importante. Chaque chapitre se déroule sur une période limitée, généralement une trentaine de jours. Entre deux batailles, plusieurs activités sont disponibles : commettre des méfaits pour améliorer Killshiro, recruter de nouveaux sbires, partir récupérer de l’équipement, piller ses adversaires ou encore investir ses précieux points dans un arbre d’améliorations. Or chacune de ces actions consomme du temps. Il faut donc trouver le bon équilibre entre la progression de Killshiro, le développement de nos unités et les objectifs nécessaires pour poursuivre l’histoire. Ce système apporte une tension bienvenue puisqu’il nous empêche de passer une éternité à renforcer nos personnages et nous pousse à faire des choix. Le concept arrive cependant rapidement à ses limites, car cette partie dans le repaire consiste principalement à naviguer de menu en menu pour répéter les mêmes actions. Au fil des heures, ce processus finit par devenir bien monotone. Le déroulement se montre à la longue trop mécanique : méfaits, recrutement, améliorations, combat, puis on recommence. De plus certaines récompenses possèdent un aspect aléatoire qui peut frustrer. Cette routine associée au manque de contrôle durant les combats donne le sentiment d’être plus spectateur qu’acteur. Un parti-pris risqué, à double tranchant : soit on adore, soit on déteste.
La direction artistique est l’un des principaux points forts du jeu. Les personnages de Yuji Himukai sont réussis, colorés et particulièrement expressifs. Les environnements durant les combats sont en revanche nettement plus ternes, heureusement les animations réhaussent l’ensemble.
Sacrifier volontairement ses sbires pour obtenir un avantage tactique est une excellente idée et donne au jeu une vraie personnalité. La gestion des jours ajoute également une dimension stratégique intéressante. Dommage que le comportement autonome des sbires et l’aspect très répétitif du gameplay cassent l’enthousiasme. De plus, l’approche plutôt passive du jeu ne conviendra pas à tout le monde.
Les compositions de Tatsuya Yano accompagnent parfaitement l’ambiance déjantée et démoniaque du jeu. Les doublages japonais et anglais renforcent également la personnalité des différents protagonistes et se marient très bien aux différents bruitages pour donner vie à cet univers dynamique et loufoque.
Demons’ Night Fever mise énormément sur la rejouabilité. Les nombreux défis et bonus permanents encouragent à recommencer les chapitres afin d’améliorer ses performances et d’optimiser son armée. La possibilité de passer les longues phases de dialogues permet d’aller à l’essentiel lors des nouvelles tentatives.
Demons’ Night Fever est un Tactical-RPG complètement déjanté qui assume jusqu’au bout sa philosophie où le crime paie toujours ! Son système permettant d’exploiter et de sacrifier ses propres sbires apporte une véritable originalité aux affrontements, tandis que son univers coloré et son humour noir lui donnent beaucoup de personnalité. Si vous craignez que le jeu ressemble trop à Disgaea, rassurez-vous ce n’est pas du tout le cas. La formule n’est cependant pas sans défauts. Les réactions souvent imprévisibles de nos unités limitent l’aspect tactique des affrontements et les phases de gestion finissent par devenir trop répétitives. Le sentiment d’être davantage spectateur qu’acteur risque aussi d’en frustrer plus d’un. Un jeu original et rafraîchissant, mais destiné principalement aux amateurs de Tactical-RPG cherchant un humour irrévérencieux et une expérience chaotique.
+ La direction artistique colorée
+ Le système de sacrifices
+ L’humour noir décomplexé
+ La rejouabilité
+ Le doublage japonais et anglais