Six ans après l’excellent There Is No Game: Wrong Dimension, le studio français Draw Me A Pixel revient avec une nouvelle aventure aussi étrange qu’inventive. Dans Crushed In Time, Sherlock Holmes et le Dr Watson sont propulsés au cœur d’une enquête qui dépasse les frontières de leur propre univers vidéoludique. Entre humour absurde, casse-têtes ingénieux et réflexion méta sur la création d’un jeu vidéo, le titre cherche avant tout à surprendre le joueur à chaque instant.
L’aventure débute lorsqu’une mystérieuse lettre parvient au Dr Watson, le remerciant pour son aide précieuse. L’expéditrice est une dénommée Emma, or Watson n’en connait aucune. Holmes et Watson décident donc de rejoindre l’adresse mentionnée dans la lettre pour retrouver la fameuse Emma. Commence alors une enquête improbable qui va les conduire à travers l’espace et le temps, mais surtout leur faire parcourir différentes étapes du développement du titre lui-même. Une aventure méta où les équipes de Draw Me A Pixel ne se sont pas contentées de briser le quatrième mur, elles l’ont complétement éclaté. Crushed In Time joue avec plusieurs niveaux de narration pour nous transporter dans les différentes versions du titre et nous faire découvrir l’envers du décor. Une idée brillante qui permet aux développeurs de multiplier les situations inattendues tout en jouant constamment avec les codes du média. On retrouve le même esprit qui avait fait le succès de There Is No Game, avec cette fois un gimmick inattendu : pouvoir étirer les objets et les environnements pour obtenir divers effets.
L’une des grandes originalités du jeu réside dans son système d’interaction. Ici, vous ne contrôlez pas directement Sherlock et Watson comme dans un point & click traditionnel. À la place, vous pouvez agir sur le monde lui-même grâce à une mécanique de manipulation de l’environnement. Il est possible d’attraper les décors, les personnages ou les objets, de les étirer, comme un élastique, puis de les relâcher afin de provoquer une réaction. Vous pouvez ainsi déplacer des éléments, sortir une clé d’une serrure, ouvrir un tiroir, ou encore projeter un bocal de miel au plafond pour le rendre collant. Le jeu multiplie les surprises pour varier les énigmes et faire évoluer son gameplay. Vous devrez parfois faire tourner un objet sur un axe en imitant le geste avec votre souris ou votre manette, respecter un timing précis, étirer un objet pour le relier à un autre, accéder au menu du jeu pour changer les interactions disponibles… Crushed In Time sait se renouveler pour ne jamais lasser le joueur. Mais il prend parfois le risque de le perdre en route avec des énigmes bien tordues ou des timings très serrés.
Inception vidéoludique
Cette approche originale, que le studio a baptisé point & stretch, change les mécaniques habituelles du genre pour apporter un vrai vent de fraicheur. Chaque énigme invite à expérimenter, observer et comprendre les règles spécifiques de l’environnement. L’ensemble donne régulièrement l’impression de jouer avec les codes du jeu plutôt qu’avec de simples éléments du décor. Les amateurs de réflexion seront servis. Les énigmes demandent souvent une bonne dose d’observation et de logique. Le jeu ne nous prend que rarement par la main pour nous expliquer ce qu’il faut faire. Les maitres mots ici sont liberté et imagination. Heureusement, un système d’indices bien conçu permet de débloquer les situations les plus complexes sans pour autant révéler immédiatement la solution. Comme son prédécesseur spirituel, Crushed In Time mise énormément sur l’humour. Holmes et Watson forment un duo particulièrement attachant dont les maladresses et les dialogues absurdes rythment efficacement la progression. Les développeurs multiplient les clins d’œil aux jeux vidéo, aux bugs informatiques, aux méthodes de développement, tout en donnant vie à une galerie de personnages loufoques. L’ensemble est servi par une réalisation impeccable. Le jeu dégage un charme fou avec ses visuels cartoonesques et les doublages apportent beaucoup de vie aux interactions des personnages. Crushed In Time propose une expérience singulière, s’appuyant sur un concept original qui tient vraiment la route.
Draw Me A Pixel livre une direction artistique inventive qui exploite brillamment son concept méta. Les différentes phases de développement du jeu deviennent de véritables terrains d’exploration et renforcent constamment l’immersion. L’ensemble n’est pas spectaculaire techniquement mais déborde de personnalité.
Le système élastique consistant à attraper, tirer et relâcher les éléments du décor renouvelle efficacement le point & click traditionnel. Les énigmes sont nombreuses, variées et souvent très intelligentes, tandis que le gameplay évolue pour nous garder en haleine. Quelques situations peuvent toutefois sembler très cryptiques et pousser à l’agacement.
La bande-son accompagne parfaitement l’humour et l’étrangeté de l’aventure. Les doublages apportent beaucoup de vie aux personnages tandis que les bruitages participent pleinement à l’ambiance burlesque du récit.
L’aventure offre une dizaine d’heures de réflexion et de découvertes. Les nombreuses énigmes et les multiples références méta maintiennent l’intérêt jusqu’au bout, même si certains passages auraient gagné à être légèrement condensés.
Crushed In Time confirme le talent de Draw Me A Pixel pour concevoir des expériences atypiques et mémorables. Porté par une idée de départ brillante, un humour omniprésent et un gameplay véritablement original, le titre réussit à renouveler le genre du point & click tout en rendant hommage à son héritage. Quelques énigmes parfois trop obscures, ou basées sur des timings assez serrés, risquent d’apporter quelques frustrations, ce qui l’empêche d’atteindre l’excellence absolue. Mais à part ces petites anicroches, l’aventure parvient à capter notre intérêt du début à la fin et fait partie des expériences à ne pas rater pour les fans de jeux de réflexion narratifs.